Journal d'un photographe
Je vois déjà la fraise. Elle est tout en bas, à gauche. Elle a l’air fondante. Je crois qu’elle m’attend. Je pose ma main là, sur le bord, pour pas tomber. Le monsieur est derrière, je le vois pas bien, mais il est là. Il sait sûrement que je veux une glace. Ou alors il faut lui dire. Je vais dire “s’il vous plaît”, avec ma voix polie. Peut-être qu’il va sourire. Peut-être qu’il va dire “une ou deux boules ?”. Et là, je sais pas. Fraise toute seule, ou fraise avec citron ? C’est trop dur de choisir. C’est pour ça que j’attends. J’aime bien quand c’est pas encore décidé. C’est le moment où tout est possible.
Il y a dans son geste quelque chose de l’acteur ou du mage. Il tend les bras vers l’invisible, tente de capturer ce qu’on ne voit pas — une intuition, un frémissement sous la surface, un éclat d’instant qui passe. Le filet est à peine perceptible dans l’air gris, presque une ombre dessinée à la hâte. Mais lui, il y croit. Il faut croire pour lancer. C’est la règle, la seule. Lancer, même si rien ne mord. Même si le ciel est vide, même si la mer n’a plus rien à offrir. Chaque matin, il revient. Pas pour remplir ses poches. Pour sentir encore, sur ses bras nus, le frisson du possible.
Il a gravi les marches comme on remonte un souvenir, lentement, sans trop savoir ce que l'on cherche dedans. Une fois arrivé, il n’a pas parlé. Juste regardé la ville, familière et lointaine, figée dans sa verticalité arrogante. Elle était toujours là, pareille à elle-même, témoin indifférent de tout ce qui, en lui, avait bougé. Il se dit que les villes ne changent pas vraiment, ou doucement, mais que nous, oui, trop rapidement. Chaque décision, chaque silence, chaque journée trop pleine ou trop vide, tout cela le tenait debout, là, face à l’horizon. Et si c’était ça, au fond, le vertige : non pas la peur de tomber, mais plutôt accepter de rester.
Il y a dans certains lieux une mémoire du passage. Pas des gens non, mais du mouvement lui-même. Ici, le train a filé comme une veine battante, laissant derrière lui une sensation tiède, presque animale. À droite, une silhouette traverse, ni pressée ni lente. Juste en fuite discrète. Elle pourrait être moi, un mardi de janvier. Ou toi, un soir de trop. Le couloir ne juge pas. Il regarde. Il conserve. Même l’oubli a une empreinte, paraît-il. Et puis il y a cette porte à gauche, si discrète qu’on la confond presque avec le mur. L’autre chemin. Celui qu’on devine, qu’on frôle parfois… mais qu’a-t-on fait, vraiment, le jour où on ne l’a pas pris ?
Le soleil de l’après-midi baignait la scène d’une lumière éclatante, illuminant un groupe d’adolescents éparpillés le long de la berge, leurs rires insouciants résonnant au-dessus des vagues. Les garçons tentaient d’impressionner les filles avec des plongeons exagérés dans l’eau peu profonde, tandis que d’autres lançaient des galets ou s’étalaient nonchalamment sur le sable chaud. Les filles, lunettes de soleil sur le nez, observaient avec un mélange d’amusement et d’indifférence feinte, échangeant des regards et des sourires subtils. Une énergie particulière flottait dans l’air, un jeu de gestes subtils et de taquineries légères, un langage implicite d’attraction naissante et de découverte. C’était l’adolescence dans sa pureté ensoleillée, au bord de quelque chose de plus grand.
Il était assis à la sortie du métro, emmitouflé dans des couches qui peinaient à contrer le froid mordant. Ses mains, rugueuses et tremblantes, tenaient un vieux gobelet qui tintait doucement de quelques pièces. La buée des souffles croisés se mêlait au froid, mais le monde autour de lui continuait, pressé et indifférent. Il ne criait pas, ne suppliait pas ; ses yeux racontaient l’histoire, un espoir discret et fatigué face à l’implacable froid de l’hiver. Pendant un instant, sous les réverbères, il n’était pas invisible, juste un homme affrontant le froid, attendant de retrouver ses droits.
À travers les vitres embuées du métro, un kaléidoscope de graffitis et de tags dansait en couches de reflets et de transparence. La voix de la ville, brute et sans compromis, s’étalait sur les murs et les tunnels en couleurs vives et en traits audacieux. Chaque tag racontait une histoire, un nom, une déclaration, un instant de rébellion figé dans la peinture. Le jeu de lumière et d’ombre à travers le verre ajoutait de la profondeur à la scène, brouillant les frontières entre l’intérieur et l’extérieur. C’était de l’art en mouvement, éphémère mais puissant, un rappel que même dans les espaces les plus banals, la créativité laisse sa trace.
Sur le trottoir, le garçon avançait avec une détermination tranquille, son regard croisant brièvement le portrait imposant de la femme qui s’élevait au-dessus de lui. Ses yeux, fixes et intenses, semblaient le suivre, comme si elle veillait sur ses pas. Il y avait quelque chose de maternel dans son expression, un mélange de force et de tendresse, comme si le garçon portait inconsciemment avec lui cet encouragement silencieux. La scène avait une dimension symbolique, presque poétique : un enfant avançant, guidé par le regard immuable d’une figure maternelle, même si ce n’était qu’un visage imprimé sur une façade.
Leurs silhouettes se découpaient dans la lumière dorée du soleil couchant, un moment à la fois intime et triomphant. Elles s’embrassaient avec une passion qui semblait rayonner bien au-delà de la scène, tandis que l’une d’elles levait le bras haut, les doigts serrés dans un poing victorieux. Le geste ne parlait pas seulement d’elles, il portait un message bien plus grand : la fierté, le courage, l’amour sans limites. Le jeu de lumière et d’ombre transformait leur étreinte en un symbole saisissant, un rappel que l’amour, sous toutes ses formes, est une victoire à célébrer chaque jour.
L’homme marchait lentement au bord de la Seine à Paris, sa silhouette solitaire contrastait avec l’effervescence de la ville autour de lui. Le soleil jouait sur l’eau, tandis qu’une brise occasionnelle portait les murmures de rires et de conversations des cafés au loin. Pourtant, il semblait ailleurs, les mains dans les poches et les yeux rivés sur les pavés sous ses pieds. Il n’y avait aucune urgence dans sa démarche, juste le rythme tranquille de quelqu’un perdu dans ses pensées ou savourant simplement la solitude. Paris vibrait autour de lui, vivante et chaotique, mais sur les quais, il n’y avait que lui et le calme du fleuve.
Dans l’immensité simple du paysage, le petit garçon courait, sa petite silhouette se détachant sur l’horizon infini. Il n’y avait aucune hésitation dans sa foulée, juste l’énergie pure et inarrêtable de la jeunesse. À chaque pas, on avait l’impression qu’il courait vers quelque chose de grand, son futur, sa destinée, l’immensité encore inexplorée de la vie. Le monde autour de lui était silencieux, mais son mouvement le faisait vibrer, plein d’espoir et de possibilités infinies.
Dans la chaleur des bras de sa mère, le jeune garçon éclatait de rire, pur et spontané. Son sourire à elle était tendre, empli de fierté et de joie, comme si le monde extérieur n’existait pas à cet instant. Ses petites mains s’agrippaient à elle, ses yeux scintillaient de l’innocence d’un enfant qui ne connaît que l’amour et la sécurité. C’était une image de bonheur simple, un instant fugitif où le temps semblait suspendu. Dans ses bras, il n’était pas seulement son fils, il était tout son univers, et son rire était la mélodie qui en faisait tenir chaque morceau.
L'homme était assis sur le banc, son regard perdu, il semblait ailleurs, peut-être plongé dans une profonde réflexion, ou alors en train de se demander ce qu’il allait manger ce midi. Sa posture donnait l’impression qu'il songeait à quelque chose de lointain, comme le sens de la vie ou bien alors il méditait simplement sur sa prochaine tasse de café. Dans ce coin paisible des Buttes Chaumont à Paris, tout semblait ralentir, et pendant un instant, il n'y avait plus que lui et ses pensées, suspendues aux dernières feuilles d’automne.